Délégationde Marseille

Crise sanitaire

Rien n’arrêtera la vie

Mission Emploi à distance

Marie-Hélène, bénévole engagée à la délégation de Marseille dans la Mission Emploi de Béthanie, confinée, ne sort pas de chez elle, mais reste en lien par le biais du téléphone avec les personnes qu’elle accompagne dans des temps plus normaux. Elle parle de ses liens à distance avec deux d’entre eux.

Mission Emploi à distance

publié en avril 2020

Cinq jours que je ne suis pas sortie ! J’ouvre grand la fenêtre, l’air frais du dehors vient à moi et cela me suffit de sentir qu’il est toujours aussi vivifiant. Je ne sors pas de chez moi. Cela ne m’empêche pas de sortir de moi. Être dedans mais tendre l’oreille et le cœur sur ce qui se passe dehors. Pas comme les médias nous le décrivent, à coup de chiffres toujours plus douloureux. Tendre l’oreille vers ceux que je rencontrais à la Mission Emploi de Béthanie et qui continuent de m’appeler pour me dire qu’ils sont vivants et que leur vie mérite mieux. Ainsi, de la situation de Claude* déplacé du foyer où il était hébergé pour raisons de sécurité sanitaire, il partage désormais une chambre d’hôtel avec un autre sans domicile comme lui. La situation de ce nouveau coturne le désespère : « Vous vous rendez compte, ça fait dix-huit ans qu’il vit en foyer ! » dit-il. Puis Claude* interrompt notre conversation téléphonique à la venue du travailleur social apportant «  les cachetons pour dormir à son voisin de chambre. Mais pour lui, pour dormir, il a plutôt : « besoin de trouver du travail ; les gars me disent que je suis fou de vouloir travailler ; moi, je sais que c’est ce dont j’ai besoin.  » Alors je passe des heures en recherche d’offres et rédaction de lettres de motivation, parce que l’ordinateur et les mots, ce n’est pas son truc. Et me rappelant son air têtu, quand il me dit : « Vous savez, là, un monsieur m’a appelé, j’ai parlé avec lui, il m’a dit qu’ils me donneront une réponse la semaine prochaine. Ça fait du bien ! », je revois son image familière et je n’ai pas besoin de sortir.

Lassine*, jeune Malien, dont le contrat à durée déterminée d’aide-cuisinier a été interrompu par l’arrêt brutal de l’activité, me dit qu’il ne supporte pas d’être enfermé dans la petite chambre qu’il partage avec un copain ; les fenêtres sont cassées, il y fait froid, le propriétaire ne veut rien réparer. Il voudrait retrouver du travail et changer d’appartement « tout de suite ». « Tout de suite » n’est pas pour demain. Et pourtant, c’est « tout de suite » que je me mets au travail parce ce que je crois que ça peut faire l’effet d’un baume sur son cœur, de voir écrit sur son CV mis à jour, tout ce qu’il a réalisé depuis sa venue en France, il y a cinq ans : un beau parcours de vie et un beau parcours professionnel.

Il y aura sans doute encore beaucoup de jours sans sortir. Beaucoup de jours où notre appartement continuera à se remplir des voix du dehors. Non pour m’aider à sortir de moi : ce serait terrible de penser vivre bien sur le dos des pauvres. Mais parce que la vie déborde de moi, de nous, comme elle déborde de Claude* et de Lassine* et que rien, pas même la pauvreté, pas même le confinement ne pourra l’arrêter, jamais.

Marie-Hélène, bénévole

* Les prénoms ont été changés.

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